Chapitre 1
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Cette citation est en fait une précision apportée a posteriori par Louis Lumière en 1945 aux historiens Maurice Bessy et Lo Duca, au sujet de la réponse que son père Antoine aurait faite à Georges Méliès lorsque ce dernier, qui était présent à la projection du Grand Café du 28 décembre 1895, lui aurait demandé de lui vendre le brevet du Cinématographe. En note de bas de page, on apprend que Louis Lumière a écrit, dans une lettre aux auteurs, que son père aurait déclaré ce qui suit : « Jeune homme, remerciez-moi. Mon invention n’est pas à vendre, mais pour vous, elle serait la ruine. Elle peut être exploitée quelque temps comme une curiosité scientifique : en dehors de cela elle n’a aucun avenir commercial. » Voir Maurice Bessy et Lo Duca, Louis Lumière inventeur, Paris, Éditions Prisma, 1948, p. 49.

En savoir +

On se rappellera que la formule prétendument prononcée par Antoine Lumière a connu ses « quinze minutes de célébrité » (Andy Warhol) lorsqu’elle a été reprise de façon percutante par Godard, en 1963, dans Le mépris. Comme ni Auguste ni Louis Lumière n’étaient à Paris le 28 décembre 1895, on peut émettre l’hypothèse que le père aurait rapporté à son fils sa discussion avec Méliès. De son côté, Méliès a raconté en 1937 que, après avoir assisté à la projection du Grand Café, il avait proposé à Antoine Lumière d’acheter le brevet du Cinématographe. Antoine Lumière lui aurait alors répondu : « C’est un grand secret que cet appareil et je ne veux pas le vendre ; je désire en faire moi-même et exclusivement l’exploitation. » Voir Maurice Bessy et Lo Duca, op. cit., p. 49. À la suite de Bessy et de Lo Duca, Georges Sadoul s’est entretenu avec Louis Lumière (en 1946) à propos de cette phrase qui lui est généralement attribuée. Louis Lumière lui raconte alors : « Je n’assistais pas à la première représentation du Grand Café. J’étais resté à Lyon. Si la phrase “Le cinéma n’a aucun avenir” a été prononcée, a été dite ce jour du 28 décembre 1895 à Méliès, elle l’a été par mon père Antoine Lumière. Ce qui est vrai pour ma part, c’est que je ne croyais pas que l’on puisse retenir l’attention pendant des heures par le cinématographe. » Louis ajoute ensuite que ni son frère ni lui-même n’étaient pour quoi que ce soit dans l’exploitation du Cinématographe à Paris. Voir Georges Sadoul, Louis Lumière, Paris, Seghers, 1964, p. 92. Comme le précise Jean-Marc Lamotte, de l’Institut Lumière à Lyon (courriel personnel adressé à André Gaudreault le 15 mars 2012) : « Bref, tout ça pour dire que Louis Lumière n’a pas répondu à Méliès que le cinéma n’avait pas d’avenir, mais il a dit (50 ans après les faits) que c’est ce que son père Antoine aurait répondu à Méliès. Au fond, ça n’a rien de paradoxal : ce qui est sûr, c’est qu’Antoine ne veut pas vendre mais exploiter lui-même – c’est de toute façon ce que répondent les Lumière aux autres propositions d’achat qui leur sont faites avant et après le 28 décembre (voir les échanges de courrier dans Auguste et Louis Lumière. Correspondances 1890-1953 [réunies par Jacques Rittaud-Hutinet – avec la collaboration d’Yvelise Denzer], Paris, Cahiers du cinéma, 1994). Ensuite, il reste tout à fait possible qu’Antoine ait voulu par politesse rendre moins abrupte cette réponse, en ajoutant que de toute manière ça n’aurait qu’un engouement passager et qu’il ne lui ferait pas faire une bonne affaire en lui vendant. »

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Paris Match, no 226, semaine du 18 au 25 juillet 1953. Les auteurs remercient Martin Lefebvre (Concordia University) d’avoir porté à leur connaissance l’existence de ce numéro.

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